(99 % des femmes souffrent de la douleur pendant les rapports sexuels). Une étude scientifique publiée dans la revue Santé publique en 2026 lève le voile sur une réalité longtemps ignorée : la grande majorité des femmes béninoises en couple souffrent de difficultés sexuelles importantes, dans un contexte où le tabou autour de la sexualité reste très fort. Ces résultats, issus d’une enquête menée dans quatre communes du pays, interpellent aussi bien les professionnels de santé que les décideurs politiques et la Société civile dans son ensemble.
Signée par Dr Jean-Baptiste Linsoussi, sexologie clinicien et chercheur en santé publique, Nouessewa Fanny Maryline Hounkponou Ahouingnan, Médecin, Professeure titulaire à l’Université de Parakou (UP), Faculté de Gynécologie obstétrique (Bénin), Jacques Zinsou Saizonou, professeur à l’Institut Régional de Santé Publique de Ouidah, et Mariane Gloria Koty, Médecin, étudiante à l’Université Catholique de Louvain (UCLouvain), École de santé publique (Belgique), cette étude a été menée de septembre à décembre 2022 auprès de 1 531 femmes en âge de procréer, âgées de 15 à 49 ans, dans quatre communes représentatives du pays : Djougou et Parakou au Nord, Abomey-Calavi et Porto-Novo au Sud. Toutes étaient en couple depuis au moins six mois au second de l’enquête.
Pour mener à bien leurs travaux, les chercheurs ont utilisé le Feminine Sexual Perform Index (FSFI), un outil reconnu et validé à l’échelle internationale, composé de 19 questions réparties en six dimensions : le désir, l’excitation, la lubrification, l’orgasme, la satisfaction et la douleur. Afin de garantir une compréhension fidèle des questions dans le contexte béninois, le questionnaire a été adapté dans quatre langues locales : le Bariba et le Dendi au Nord, le Fon et le Yoruba au Sud. Des checks et retests ont été réalisés pour s’assurer de la fiabilité des réponses collectées. Une échelle complémentaire, inspirée de l’Indice de Satisfaction sexuelle, a également été utilisée pour mesurer la satisfaction des femmes au sein de leur couple.
Des chiffres qui interpellent
Les résultats sont saisissants. 99,93 % des femmes interrogées déclarent ressentir de la douleur pendant leurs rapports sexuels. 83,31% signalent des difficultés d’excitation, 73,02 % peinent à atteindre l’orgasme et 66,69 % expriment un manque de désir sexuel. Le domaine de la lubrification n’est pas épargné non plus, avec 76,36 % des femmes concernées par des dysfonctions. Au whole, 62,18 % des femmes se déclarent insatisfaites de leur sexualité personnelle.
Ces taux varient sensiblement selon les communes. L’insatisfaction personnelle est plus marquée à Parakou, où elle atteint 76,33 %, contre 54,70 % à Porto-Novo, la proportion la plus basse enregistrée. À Abomey-Calavi et Djougou, les taux se situent respectivement à 59,91 % et 57,66 %.
Un paradoxe révélateur
L’un des enseignements les plus frappants de cette étude est l’écart considérable entre les difficultés sexuelles individuelles et l’insatisfaction ressentie au sein du couple. Malgré des dysfonctions sexuelles très répandues, seulement 20,31 % des femmes interrogées se déclarent insatisfaites de leur vie sexuelle de couple. Autrement dit, une grande partie des femmes souffrent personnellement sur le plan sexuel, mais n’expriment pas cette souffrance comme un problème affectant leur relation conjugale.
Cet écart est particulièrement marqué dans les communes du Nord. À Parakou, 76,33 % des femmes présentent des dysfonctions sexuelles, mais seulement 3,99 % se déclarent insatisfaites de leur couple sur le plan sexuel, soit le taux le plus bas de l’étude. À Djougou, la tendance est similaire : 57,66 % de dysfonctions pour seulement 10,86 % d’insatisfaction de couple. À l’inverse, dans le Sud, l’écart se réduit sensiblement. À Abomey-Calavi, 37,10 % des femmes expriment une insatisfaction sexuelle dans leur couple, contre 26,52 % à Porto-Novo. Ces chiffres suggèrent que le rapport à la sexualité conjugale diffère profondément selon les régions.
Le poids de la tradition et de la faith
Les chercheurs avancent plusieurs pistes pour expliquer ce paradoxe. Dans les communes du Nord, où l’islam est majoritaire — représentant 70,47 % des femmes à Djougou et 60,37 % à Parakou — et où la polygamie est très pratiquée, la sexualité féminine serait davantage perçue comme un devoir conjugal et une fonction reproductive, plutôt que comme une supply d’épanouissement personnel. Dans ce cadre social et religieux très structuré, les femmes auraient tendance à ne pas identifier leurs difficultés sexuelles comme une forme d’insatisfaction de couple, ou à ne pas oser les exprimer comme telles.
Le régime polygamique, majoritairement pratiqué dans ces communautés du Nord — 44,57 % des ménages à Djougou et 46,01 % à Parakou — joue également un rôle necessary. Dans ces foyers, les règles en matière de sexualité et de copy renforcent souvent la notion que la satisfaction sexuelle de la femme réside avant tout dans celle de son époux et dans la procréation. On peut observer, à titre d’analyse, que la dimension personnelle du plaisir féminin semble y être rarement reconnue comme une priorité.
Dans le Sud du pays, en revanche, où le christianisme est dominant — 82,03 % des femmes à Abomey-Calavi et 72,93 % à Porto-Novo — et où la monogamie est plus répandue, les chiffres montrent un écart Nord-Sud significatif dans l’expression de l’insatisfaction sexuelle de couple. Cette différence illustre combien la définition même de la satisfaction sexuelle est influencée par le contexte culturel, religieux et conjugal, comme le soulignent les auteurs eux-mêmes.
Un appel à briser le silence
Les auteurs de l’étude soulignent l’urgence de communiquer davantage sur la santé sexuelle au Bénin, en tenant compte des réalités culturelles locales. Ils appellent les professionnels de santé à ne pas se limiter aux seuls points cliniques, mais à prendre en compte la dimension relationnelle, affective et culturelle de la sexualité des femmes lorsqu’elles expriment des difficultés. Trop souvent, les dysfonctions sexuelles féminines sont traitées comme de simples troubles médicaux, sans considérer le contexte social et conjugal dans lequel elles s’inscrivent.
Les chercheurs insistent également sur la nécessité de déconstruire progressivement le tabou qui entoure la sexualité féminine au Bénin, en particulier dans le contexte conjugal. Au-delà des chiffres, on peut se permettre d’observer que derrière ces données se cache une réalité humaine profondément douloureuse : des femmes qui souffrent en silence, réduites à un rôle sexuel limité à la procréation et à la satisfaction de leur partenaire, convaincues que leur vécu sexuel personnel ne mérite ni consideration ni parole. Une réalité que cette étude contribue, pour la première fois au Bénin, à sortir de l’ombre.
Cette étude est l’une des rares à documenter de façon rigoureuse la santé sexuelle féminine en Afrique subsaharienne, une région où les données épidémiologiques sur le sujet restent très rares. Elle ouvre la voie à des recherches complémentaires et, surtout, à des politiques de santé publique mieux adaptées aux besoins réels des femmes béninoises. Comme le rappelle l’Organisation Mondiale de la Santé, la santé sexuelle est un état de bien-être physique, émotionnel, psychological et social, et non simplement l’absence de maladie. Les auteurs appellent à ce que cette dimension soit davantage prise en compte dans les stratégies de santé publique au Bénin.




























































